Indonésie : la rue se soulèvent contre Prabowo et son régime militaro-oligarchique

Depuis plusieurs semaines, l’Indonésie vit un réveil social d’une ampleur inédite depuis la chute de la dictature de Suharto. Étudiant·es, militant·es autochtones, ouvriers, travailleuses sociales, journalistes, artistes : toutes et tous sont dans la rue, ou sur les réseaux, pour dire une chose simple : non à la militarisation, à la répression, à la spoliation des terres et à la destruction sociale.

Le 18 mars, à Surabaya, la tension a explosé. Environ mille jeunes vêtu·es de noir ont affronté la police, lançant pierres et cocktails Molotov. Face à eux, des unités anti-émeutes lourdement armées. Leur message ?  » Rejetez la loi militaire « ,  » Le capitalisme est incompatible avec la génération Z « . Des slogans qui claquent et sentent bon la révolution.

Le retour des militaires dans l’État civil

Ce qui a mis le feu aux poudres, c’est le vote, dans le secret, d’une loi qui permet aux officiers militaires en activité d’occuper des postes dans 14 institutions civiles : Cour suprême, procureur, ministères… Du jamais vu depuis les années noires de Suharto. Prabowo Subianto, ex-commandant des forces spéciales sous la dictature, aujourd’hui président, installe tranquillement un régime hybride, entre démocratie façade et contrôle militaire.

Pour beaucoup, cette loi est un coup d’État légal. Elle ouvre la voie à une mainmise de l’armée sur la justice, les finances, l’éducation, et remet en cause l’équilibre civil du pouvoir. Pour les nouvelles générations, qui n’ont connu que la démocratie post-Suharto, c’est un cauchemar qui ressurgit.

Une répression brutale et la presse en première ligne

Les manifestations ont été accueillies à coups de lacrymogènes, de canons à eau et de matraques. Des dizaines de blessé·es, des interpellations arbitraires, des arrestations directement dans les hôpitaux. Mais la violence ne s’arrête pas là : le journal Tempo, connu pour ses enquêtes sur Prabowo, a reçu une boîte contenant des rats décapités et une tête d’animal. Un message clair.

Les activistes dénoncent une volonté de faire taire la rue comme les médias, et de transformer le débat politique en terrain militaire. En Indonésie, quand la presse est visée, c’est que le pouvoir n’assume plus rien.

Danantara : une machine à détourner le bien public

En parallèle, la colère vise le fonds souverain Danantara, créé par le gouvernement en octobre 2024. Officiellement destiné à gérer les actifs publics et à investir dans l’énergie et la technologie, il échappe à tout contrôle parlementaire, et bénéficie d’une immunité juridique totale. Pour les étudiant·es, c’est un « trou noir » budgétaire, qui siphonne l’argent public au profit de l’oligarchie.

Près de 900 milliards de dollars pourraient passer par ce fonds. Dans un pays où le budget de l’éducation a été réduit sous les 20 %, où les repas scolaires gratuits sont remplacés par des produits transformés bas de gamme, les coupes budgétaires sont ressenties comme des trahisons.

Les peuples autochtones en première ligne

Dans les campagnes, la violence est plus sourde, mais tout aussi brutale. À Sumatra, en Papouasie, dans les zones forestières, les peuples autochtones se battent pour ne pas perdre leurs terres. Selon l’ONG AMAN, plus de 2,8 millions d’hectares ont été saisis par l’État ou les entreprises, souvent avec la complicité de l’armée.

Les leaders coutumiers sont criminalisés, comme Sorbatua Siallagan, poursuivi pour  » intrusion  » sur les terres de ses propres ancêtres. Il déclare :

 » Si l’État prend un centimètre de notre terre, nous nous battrons. Si le tribunal me condamne, je ferai appel. « 

La loi sur les peuples autochtones, pourtant discutée depuis 2014, n’a toujours pas été adoptée. Une absence législative qui permet à l’État et aux industriels de s’accaparer les terres, imposer des monocultures, et détruire les modes de vie traditionnels.

Le food estate : contrôle par la bouffe

Autre front de lutte : la sécurité alimentaire. Le programme  » food estate  » mis en place par Prabowo impose le remplacement des cultures locales par du riz et du blé industriels. Résultat : des régimes alimentaires standardisés, moins nutritifs, et une dépendance accrue à l’industrie agroalimentaire.

En Papouasie, des milliers d’élèves ont organisé une marche contre ce programme, dénonçant un “gastro-colonialisme”, une politique qui nourrit mal tout en détruisant les cultures vivrières ancestrales.

À travers le pays, le hashtag #IndonesiaGelap (« L’Indonésie sombre ») est devenu viral. Symbole d’une génération désenchantée. Une autre tendance, #Kaburajadulu (« Barrez-vous d’abord »), exprime le ras-le-bol de la jeunesse confrontée à des salaires indignes, des emplois précaires, et un mépris institutionnalisé.

Quand un ministre ose dire :  » Si vous partez, vous n’êtes pas patriotes « , la claque est immédiate : le patriotisme ne remplit pas les assiettes, ne paie pas les loyers, et ne garantit ni l’éducation ni la santé.

Ce que veut la rue

Les revendications sont claires :

L’abrogation de la loi militaire.

L’arrêt de la répression.

L’annulation des transferts au fonds Danantara.

L’adoption de la loi sur les peuples autochtones.

Le renforcement des services publics, en particulier l’éducation.

La fin du programme food estate.

Et surtout : la sortie de l’armée de la vie politique.

Vers un nouveau mai indonésien ?

Il y a dans l’air quelque chose de 1998, lorsque le peuple avait renversé Suharto. Le contexte est différent, les formes ont changé, mais le feu est là. Et Prabowo, pour l’instant, souffle dessus avec arrogance et brutalité.

Ce soulèvement ne demande pas des miettes. Il réclame une rupture. Avec l’ordre militaire, avec l’économie de pillage, avec la violence institutionnelle. Et il le fait avec courage, dans les rues, les campus, les campagnes. Le pays s’enfonce dans la dictature mais le peuple indonésien refuse de plier

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