Des cabanes dans les arbres, des racines dans la lutte: Les méthodes de lutte des écureuils

L’annulation du chantier de l’A69 a mis en lumière une stratégie de lutte qui s’enracine toujours plus dans les combats écologistes : l’occupation des arbres. De Toulouse à Hambach, des grimpeurs et grimpeuses transforment les forêts en bastions de résistance contre l’avancée du béton et du profit. Une tactique efficace, ancrée dans l’histoire, qui fait trembler les bétonneurs et les gouvernements.

Un combat suspendu entre ciel et terre

Perchés à plusieurs dizaines de mètres au-dessus du sol, les  » écureuils  » ont marqué les esprits en tenant tête aux pelleteuses et aux forces de l’ordre sur le chantier de l’autoroute A69. Pendant plus de deux ans, ils ont résisté, suspendus aux branches des derniers arbres encore debout. Leur présence a ralenti les travaux, amplifié la lutte et attiré l’attention du public sur ce projet climaticide.

Thomas Brail, fondateur du Groupe National de Surveillance des Arbres (GNSA), en est convaincu :

 » On n’a pas inventé cette technique de lutte, mais on a réussi avec l’A69 à lui donner plus d’écho. On a démocratisé la grimpe d’arbres et insufflé un nouvel imaginaire de lutte. « 

Avec ses compagnons d’infortune, il a passé des semaines dans les frondaisons, malgré le froid, la faim et la répression brutale. À Saïx, dans le Tarn, lors du siège de la Crém’arbre, des militants sont restés trente-neuf jours sans eau ni ravitaillement, réduits à manger des bourgeons de platane pour tenir. Face à cette résistance acharnée, le pouvoir a choisi la méthode forte : descentes de police, arrestations arbitraires, destruction des cabanes par les forces de l’ordre. Mais rien n’y a fait.

 » J’étais fasciné de voir leur capacité à resurgir après chaque répression. Ils ne se laissaient jamais abattre « , témoigne Alexis Pichot, photographe ayant suivi la lutte.

L’occupation des cimes, une stratégie payante

Ce n’est pas un hasard si les luttes écologistes adoptent de plus en plus cette tactique. Grimper aux arbres, c’est perturber les chantiers, ralentir la destruction, et obliger l’État et les entreprises à dévoiler leur violence. Lors de la lutte contre l’A69, les expulsions de grimpeurs ont coûté une fortune à l’État : plus de 160 000 euros par militant délogé, selon une enquête de Reporterre. Un coût qui met en péril la rentabilité des projets destructeurs.

Sur le site du Verger, l’entreprise chargée du chantier a même dû recouvrir des hectares de forêt sous des tonnes de remblais pour neutraliser les grimpeurs. Une absurdité qui a fini par scandaliser jusqu’aux observateurs internationaux. Michel Forst, rapporteur de l’ONU, a dénoncé une répression disproportionnée et a salué le courage des militants.

 » Avec l’A69, l’occupation d’arbres est devenue une composante essentielle du combat écologiste, au même titre que les recours juridiques, les manifestations ou les sabotages « , explique une zadiste.

Une tactique forgée dans l’histoire des luttes écologistes

Ce mode d’action n’a rien de nouveau. Déjà en 1969, au Texas, des militants grimpaient dans des cyprès pour empêcher leur destruction. En 1971, à Genève, les arbres de Plainpalais étaient occupés pour contrer un projet immobilier. Mais c’est dans les années 1980 que la grimpe d’arbres devient une arme de lutte massive avec le mouvement Earth First!.

Aux États-Unis et en Angleterre, des militants se suspendent dans la canopée pour bloquer des coupes rases, des autoroutes et des barrages. Le Manuel d’action directe du mouvement, bible de l’écologie radicale, consacre plus de cent pages aux techniques de grimpe, aux blocages aériens et aux villages suspendus.

L’une des figures les plus emblématiques reste Julia Butterfly Hill, qui a occupé un séquoia géant en Californie pendant 738 jours pour empêcher son abattage. Une épreuve de force qui a marqué l’histoire de l’écologie militante et qui continue d’inspirer les luttes aujourd’hui.

Vers une internationale du mousqueton

En France, la stratégie s’est répandue via les ZAD. À Notre-Dame-des-Landes, la grimpe d’arbres a permis de sauver la forêt de Rohanne face aux bulldozers. À Sivens, en 2014, les activistes perchés sur  » Grande Perche « , un chêne centenaire, ont été les derniers à résister à la destruction. À Bure, en 2016, des cabanes suspendues sont devenues l’épicentre de la lutte contre l’enfouissement des déchets nucléaires.

Aujourd’hui, une véritable Internationale du mousqueton et du prusik s’organise. Des militants français rejoignent les résistances en Allemagne, en Finlande, et inversement. À Lützerath, lors de l’opposition à la mine de charbon, des grimpeurs venus de France ont tenu tête aux autorités allemandes aux côtés de Greta Thunberg.

Le dernier refuge des forêts en sursis

Dans un monde où chaque arbre abattu est une victoire pour le capital et une défaite pour le vivant, l’occupation des cimes est bien plus qu’une tactique. C’est un acte de survie, un dernier rempart contre la destruction des derniers espaces naturels.

Thomas Brail en est convaincu :

 » On est les héritiers de ces combats passés. Mais aujourd’hui, on a franchi une nouvelle étape. Avec une généralisation de la pratique et l’arrivée de professionnels cordistes et arboristes, le mouvement est plus massif. C’est porteur d’espoir. « 

Loin d’être une mode passagère, la résistance suspendue s’ancre dans la durée. Face à l’urgence climatique et à l’accélération des projets destructeurs, grimper devient une nécessité. Une évidence. Un cri de ralliement.

 » Dans les arbres, on a sous les yeux pourquoi on se bat : leur beauté, leur force. On a le sentiment chevillé au corps d’être là où on doit être.  » – Kiwi, grimpeuse de l’A69.

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