Le régime d’Erdogan pensait sans doute que les élèves turcs allaient baisser la tête. Mais la jeunesse, qu’on disait amorphe, vient de foutre un beau coup de pied dans la fourmilière. Tout est parti d’une décision du ministère de l’Éducation : muter de force plusieurs milliers de profs des meilleurs lycées du pays, souvent des enseignants critiques, syndiqués ou simplement pas dans la ligne du régime. Un plan aux allures de purge politique, déguisé en réforme pédagogique.
Le résultat ? Une tempête inattendue. Sit-in, grèves, boycott des cours… Dans tout le pays, les lycéens sont descendus dans la rue. À Istanbul, Ankara, Izmir, Antalya, mais aussi dans des villes plus petites, les élèves se sont rassemblés pour défendre leurs enseignants. Dans certains établissements, ce sont des banderoles entières déployées aux portes des lycées, des cortèges improvisés, et des slogans lancés contre l’AKP, le parti d’Erdogan, qui dirige d’une main de fer depuis 2002.
L’étincelle, c’est d’abord l’arrestation du maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, figure de l’opposition et principal rival du président. Depuis ce coup de filet politique du 19 mars, le pays bouillonne. Et cette mobilisation lycéenne vient ajouter une couche de braises à un feu déjà bien actif.
Au lycée Sehremini-Anadolu d’Istanbul, les élèves n’ont pas attendu que les adultes réagissent. » On ne leur fait plus confiance « , balance Zeynep, 16 ans. Elle dénonce une tentative de remplacer leurs profs par des enseignants plus dociles, islamo-nationalistes dans le ton, et moins regardants sur l’esprit critique. » Ce n’est pas une réforme, c’est une élimination ciblée « , lâche-t-elle. Et de fait, dans son lycée comme ailleurs, ce sont les enseignants les plus respectés, mais aussi les plus critiques, qui sont déplacés.

Face à cette contestation, le pouvoir a commencé à reculer. Une suspension partielle du projet a été annoncée le 17 avril, mais sans détails, ni garanties. Du flan pour calmer la rue ? Pas sûr que ça suffise. Les élèves, eux, ont décidé de continuer. Sit-in dans les cours, manifestations, prises de parole publiques : la colère monte, et elle ne vient pas que des terminales stressées par le bac.
Au lycée Nisantasi-Anadolu, c’est près de 200 élèves qui ont rejoint la lutte, sur les 320 que compte l’établissement. La répression policière ne s’est pas fait attendre : caméra dans le bureau du proviseur, menaces à peine voilées, policiers armés jusqu’aux dents aux abords des lycées. Mais Tunç, 17 ans, ne lâche rien. » On a peur, bien sûr. Mais on est en colère, et on sait pourquoi on se bat « , dit-il. Et quand on lui demande ce qu’il attend, il ne parle pas du CHP (le principal parti d’opposition), ni d’un retour à la normale. Ce qu’il veut, c’est tourner la page Erdogan. » La seule qu’on ait connue depuis qu’on est né. «
Car c’est bien cela, le fond du problème : une génération qui n’a connu que l’autoritarisme, l’hypocrisie, la répression, la crise et l’avenir bouché. Aujourd’hui, elle ose sortir du rang. Elle s’organise, elle parle haut, elle n’a plus peur. Elle a vu ses parents licenciés, ses frères arrêtés, ses profs mutés. Elle n’a plus rien à perdre.
Et le pouvoir le sait. Trois sondages récents montrent une chute libre de la popularité d’Erdogan : seuls 25 % des sondés pensent que le pays est bien dirigé. Même Abdulkadir Selvi, plume du quotidien pro-Erdogan Hürriyet, avoue que » des erreurs ont été faites « .
Les erreurs, ce sont des profs jetés, un maire incarcéré, un peuple affamé, et des jeunes en colère. Ce sont des lycéens qu’on gaze au lieu de les écouter. Ce sont des travailleurs qu’on menace au lieu de les entendre. L’erreur c’est l’islamofascisme dont les travailleurs et la jeunesse de Turquie ne veut plus! Et tout ça, ça commence à craquer de partout.
La jeunesse turque a levé la tête. Et quand une génération se met à parler d’avenir, de justice et de liberté, les vieux autocrates feraient bien de se méfier. Car un jour, ce ne sont plus les pancartes qu’on brandit. Ce sont les murs qui tombent.
